Réseau de Coordination et d'Intervention pour l'Intégration des personnes présentant un handicap moteur

RéCi - Bruxelles

RéCIts n° 60

La résilience ou l'art de naviguer dans les torrents

Simon DUBETZ, assistant en psychologie
Elodie SOLNON, psychologue, RéCI

La résilience est un concept relativement novateur dans le champ de la relation d'aide. Boris Cyrulnick (neuropsychiatre) a fortement participé à son éclosion. Il présente la résilience comme étant une "déchirure raccommodée", un moment traumatisant pour une personne suivi de la reprise d'un nouveau fonctionnement suffisamment épanouissent pour le sujet malgré la blessure. Plus simplement, on pourrait dire que "être résilient c'est rebondir après un traumatisme". Tout le monde peut, un jour, devenir résilient, réussir à se relever d'une blessure; il n'y a pas d'enfants qui naissent potentiellemet moins résilients que d'autres.

Toutefois, qu'entend-on par traumatisme ? Un évènement provoquant une cassure dans le fonctionnement ordinaire. Dès lors, avoir un handicap peutêtre considéré comme un traumatisme. Et donc, le choc pour l'entourage (parents, fratrie,...) peut l'être aussi. Mais que veut dire rebondir et surtout comment faire ? Peut-on être "résilient" enfant ? Faut-il un long moment entre la déchirure et le moment où l'on "rebondit"?

Rebondir ne veut pas dire effacer
Lorsqu'on vit une situation traumatisante on ne peut s'en défaire totalement, le choc et les conséquences font en quelque sorte partie de la personne. C'est particulièrement le cas lorsqu'on parle du handicap. Rebondir ne veut donc pas dire refaire l'histoire ou en occulter certaines parties, mais plutôt essayer de s'épanouir avec (ou malgré) sa blessure. Selon B. Cyrulink "(...) personne ne prétend que la résilience est une rectte du bonheur. C'est une stratégie de lutte contre le malheur qui permet d'arracher du plaisir à vivre, malgré le murmure des fantômes au fond de sa mémoire"(Cyrulink,B., Le murmure des fantômes, Odile Jacob, 2003 p19).

Etre reconnu comme victime mais pas que cela
Moins la personne est reconnue comme une victime, plus le processus de résilience est difficile à enclencher. Tous les traumatismes n'étant pas manifestes ou socialement reconnus, il peut arriver que la blessure ne soit pas acceptée ou comprise par l'entourage. La famille d'un enfant souffrant d'un handicap, par exemple, a aussi sa part de souffrance et puis tous les types de handicap ne sont pas considérés de la même manière... Cependant, la personne blessée ne doit pas être réduite qu'à son traumatisme. La personne a une blessure avec laquelle il faudra apprendre à vivre (le murmure des fantômes) mais ce n'est pas la totalité de son être qui est atteinte. Il y a donc à la fois le besoin de reconnaissance du statut de victime mais il convient de ne pas y enfermer la personne, faire en sorte qu'elle ne soit pas que ça.

Le lien pour soutenir la résilience
Toute le monde peut réussir à se relever d'une blessure, que l'on ait 5 ans ou 40 ans. Le rôle de l'entourge de la victime est capital. La résilience est soutenue par les rencontres avec des personnes (un adulte pourquoi pas un enfant) qui,par quelques mots, une sollicitation, parfois même un regard, vont être ce que B. Cyrulink appelle des "tuteurs de résilience". Ce sont les personnes que le sujet va rencontrer au cours de sa vie qui vont lui permettre de créer des liens significatifs et de développer ses capacités à penser et à s'adapter. Il s'agit de "nourritures affectives", une des clefs de la résilience : un lien affectif fort, mutuel et de confiance entre deux individus, permettant à celui qui est en difficulté, blessé, handicapé, de trouver des ressources pour se relever et de donner un sens à sa vie.La qualité (et non la quantité) des liens avec l'environnement pourra indiquer à un individu qu'il fait toujours partie du monde des vivants et qu'il peut, malgré tout ce qu'il traverse, retrouver un sens à sa vie. Les liens peuvent être antécédents à la blessure : ils sont une force sur laquelle on peut s'appuyer.

En général cela se fait de manière naturelle, il ne faut pas être spécialement un professionnel. C'est tout simplement quelqu'un qui a des attitudes spontanées de gentillesse, d'écoute, de chaleur, d'empathie. Bien souvent ces personnes qui vont aider ou enclencher l'envie de rebondir ne vont pas le faire exprès, elles ne sautont peut-être même pas quel rôle elles ont joué dans l'histoire de la personne.

Voici quelques exemples de "tuteurs de résilience" dans la vie d'un enfant avec handicap : - La famille, quand elle le peut, est le premier environnement ressource, le premier à recevoir les souffrances et le récit des expériences de l'enfant. Ses caractéristiques sont, entre autres, des communications claires et ouvertes, de la solidarité, une ouverture sur le monde extéreiur, une expression franche des sentiments et des émotions. Mais la famille peut être fragilisée dans son entièreté par l'atteinte de l'un de ses membres. Quand celle-ci a du mal à remonter la pente et est dans une période difficile, elle peut, en s'ouvrant et en s'appyuant sur de l'aide extérieure, trouver beaucoup d'occasions de rencontrer des tuteurs en dehors du cercle familial.
- L'école et tout son personnel éducatif peuvent devenir soutenants dans le développement de l'enfant, que celui-ci soit en enseignement ordinaire ou en école spécialisée. La rencontre avec certains professeurs, éducateurs, animateurs peut avoir un impact considérable sur la capacité de l'enfant à voir le futur avec un regard positif.
- Les paramédicaux (kiné, logopède, ergothérapeute,...) qui sont en lien avec l'enfant pour sa prise en charge (à la maison ou dans un centre) une, deux voire cinq fois par semaine développent bien souvent un attachement particulier, une relation positive. Ils peuvent donc eux aussi participer au processus de résilience.
- La croyance peut également jouer un rôle important (la croyance en une issue possible, que des aides vont venir...) et s'exprime souvent par des idéaux de justice, de solidarité, une idéologie philosophique ou une foi religieuse.
- Le sursaut d'orgueil, parfois déclenché par une phrase ou un évènement d'apparence banale, peut amener le jeune à se dire "L'image que vous vous faites de moi ne correspond pas à ma réalité. Un jour je m'en sortirai et je vous montrerai de quoi je suis capable".

Donner sens à son histoire
Il ne faut pas juste être en lien pour reprendre un fonctionnement épanouissant. Il convient de donner du sens à ce qui est arrivé. Cela peut vouloir dire deux choses : donner une signification à son histoire mais aussi une direction.
La signification de la souffrance (pourquoi ça m'est arrivé) est souvent recherchée : ça aide parfois à mieux la vivre. Mais lorsqu'il n'y a pas de raison, lorsque la souffrance est inexplicable, lorsque le traumatisme est incompréhensible, comment trouver du sens ?

Selon Jacques Lecomte (psychologue de l'éducation) la personne en souffrance va alors glisser d'un "pourquoi" à un 'pour quoi" c'est-à-dire plutôt que de s'expliquer ce qui s'est passé, la personne se trourne vers le ici, maintenant et demain : "qu'est ce que je vais faire de ce qui m'est arrivé ?" Ce changement permet alors de créer du sens à des situations qui semblent justement ne pas en avoir. Jacques Lecomte propose plusieurs exemples de directions vers lesquelles la personne pourrait alors s'engager :
- Certains ont besoin de se tourner vers une quête de sagesse ou d'une foi religieuse : trouver du sens dans certains textes, certaines manières de vivre, etc.
- D'autres vont trouver dans leur traumatisme une richesse "malgré tout". Il ne s'agit pas de se dire que c'est une bonne choses de souffrir mais de reconnaître que cela a aussi ouvert de nouvelles portes et que cela relativise les problèmes de la vie quotidienne. Mr Lecomte cite le philosophe B. Vergely pour résumer cette direction "c'est la vie qui donne du sens à la douleur et non la douleur qui donne du sens à la vie".
- "'Comment vais-je pouvoir être heureux quand même" amène à une certaine créativité. Certains vont alors vouloir réinventer le monde, créer, rêver et ainsi, à travers leurs créations, s'épanouir.
- Il arrive aussi souvent que les personnes blessées aient envie de partager avec d'autres leurs expérience, de témoigner : ouvrir les autres à l'une ou l'autre réalité. Cela peut avoir un effet bénéfique pour la personne elle-même. Témoigner peut permettre d'aider à mettre du sens.
- Certaines personnes ont aussi besoin de s'investir pleinement dans une cause (bien souvent liée à leur traumatisme), d'aider d'autres personnes vivant une histoire similaire ou alors de s'engager pour essayer que ça n'arrive plus.

Bien entendu, il existe encore d'autres manières de donner du sens et bien souvent la personne fait un peu de tout. Chaque personne a sa manière de vivre sa souffrance et chaque personne a sa manière de rebondir.

         En guise de conclusion :
Rebondir, s'épanouir malgré tout,... n'est ni simple, ni magique ! Ce n'est pas non plus quelque chose d'acquis. Il y a des moments de grande résilience où la personne vit bien , où elle est heureuse, et d'autres où le murmure des fantômes se fait envahissant, où rien ne va. Cependant, se dire que c'est possible, qu'avec son vécu et sa blessure on peut quand même vivre et rire est une pensée aptimiste, humaniste et stimulante qui semble réaliste. "Cela consiste aussi à connaître ses limites et savoir les gérer. La résilience ce n'est pas le fait de "surhommes" ou de "surfemmes", c'est le fait d'individus tout à fait ordinaires qui essaient de vivre avec leur souffrance, d'en tirer quelques chose." ("Vivre devant soi : être résilient et après", sous la direction de B. Cyrulink, 2003 - J. Lecomte p. 20)


Quelques ouvrages :